" Courir, courir, pensai-je, courir toujours courir, tiens, bonjour John, ton dossier t'attend sur ton bureau, dis-je à haute voix, courir encore, toujours plus de choses à faire ! » J'arrivai devant le bureau d'Adèle, j'entrai, lui déposai un rapide et discret baiser sur les lèvres, lui laissai un dossier et repartis aussi vite que j'étais venu. « Courir, courir » Encore quelques dossiers et je pourrai m'arracher à cet étage étouffant, et sortir prendre un peu l'air. Enfin cinq heures ! L'autre partie de mon travail m'attend ! Je pris ma voiture et je me mis en route vers Manhattan et mon agence de publicité. « Encore des embouteillages ! Plus vite, plus vite ! Bon sang, plus vite ! » Je pus enfin me garer et je courus vers les étages pour me mettre tout de suite au travail. Nous nous battons depuis des semaines pour avoir le contrat de représentation d'une grosse entreprise. Il faut absolument que l'on fasse du mieux possible si l'on veut se stabiliser à la troisième place des agences mondiales les plus populaires ! Je suis donc à travailler jusqu'à une heure du matin... Quelle vie grisante je mène ! Pas le temps de se rendre compte de la routine qui s'est installée chez moi entre ma femme, les enfants, et le travail, qui est d'ailleurs la seule source de revenu de la famille. C'est un bien-être fou qui me prend quand j'entre ici et sens toute cette ambiance hystérique et dynamique autour de moi ! Partir au travail le matin, faire mille choses en même temps, ne plus pouvoir penser, rentrer chez soi éreinté, dormir trois heures avec un peu de chance, et repartir travailler. Quelle ironie ! Pas un instant pour embrasser ma femme et je trouve quand même le moyen d'avoir une relation avec une autre femme.
Je m'installai à mon bureau et je vis Tony arriver tout de suite après. Il me donna plusieurs magazines, ma dose quotidienne d'amphétamines et il disparut de mon champ de vision en me demandant de regarder la page cinquante-deux de « Cosmos ». J'ouvris la revue à la page en question et j'en tombai de ma chaise de stupéfaction. Devant mes yeux s'étalait une double page de publicité pour l'entreprise qu'on devait représenter ! Ils n'avaient pas respecté les délais ! Je laissai échapper un juron et jetai le magazine au loin. Je hurlai à travers les pièces de trouver Tony et de me l'envoyer au plus vite. Il arriva désolé et je lui lançai le téléphone à la figure en lui ordonnant d'appeler cette « f... entreprise de m... » Une fois qu'il fut parti, je claquai la porte et m'assis derrière mon bureau. J'ouvris le sachet que Tony m'avait remis et de rage, je pris le double de ma dose habituelle. Je fermai les yeux un moment, et après un léger étourdissement, mon énergie revint d'un coup. Tony revint lui aussi et me posa le téléphone car le chef de l'entreprise voulait me parler en personne. Le combiné m'échappa des mains, je voulus le ramasser mais je tombai et tout devint noir.
Je me réveillai soudain et je regardai autour de moi. Malgré l'obscurité, j'apercevais les contours d'objets familiers. J'étais dans ma chambre. Je poussai un soupir de soulagement : ce n'était qu'un cauchemar ! Je me tournai pour enlacer ma femme. Je me réveillai ensuite à sept heures du matin et je commençai à paniquer. Où était mon réveil ? Je devais me réveiller à trois heures pour partir une heure plus tard à mon travail ! Je courus dans la cuisine pour rejoindre ma femme.
« - Où est mon réveil ?
- Tu n'as plus de réveil depuis longtemps mon chéri !
- Mais... si ! Écoute, je vais être en retard !
- En retard où ?
- A l'agence ?
- Tu te sens bien ? Tu as démissionné il y a trois ans !
- QUOI ?
- Oui, après ton accident ! »
Elle haussa les épaules et reprit le journal. Je la regardai comme si elle venait d'un autre monde. Je m'assis en face d'elle, perdu, et me pris la tête dans les mains, tentant de me rappeler. Quel accident ? Mon cauchemar en était-il vraiment un finalement ? Que s'est-il passé ? Mon esprit tournait dans le vide, je n'arrivais pas à comprendre. Ma femme me conseilla alors d'aller prendre l'air. Je sortis lentement comme un zombie. Dés que j'eus mis un pied sur le goudron, je me mis à courir, aussi vite que je le pouvais, abîmant mes luxueuses chaussures sur le macadam. « Incongru, surréaliste, impossible » Tous ces mots défilaient dons ma tête à une vitesse vertigineuse. Ca ne pouvait être qu'un rêve. C'était impossible autrement. Je m'arrêtai et regardai autour de moi. Il y avait un parc tout à côté, que je n'avais jamais remarqué. J'y entrai et je m'assis sur un banc. Mes pieds me faisaient mal. Je retirai mes chaussures et posai mes pieds nus dans l'herbe. Son contact était si doux que je me levai et marchai. Une sensation pareille n'existait que dans les rêves, ce que je vivais n'était qu'un rêve. Après tout, si c'était un rêve pourquoi ne pas en profiter ? Peut-être que les mots « doux » et « marcher » allaient pouvoir remplacer les mots « violent » et « courir ». Je levai les yeux vers le ciel en souriant et regardai passer un vol d'oiseau. Je commençai à avoir faim, j'allai donc manger un morceau au café du coin. Je pris deux croissants et je pus prendre le temps que je voulus pour mâcher et savourer chaque bouchée sans me presser. La pâte était délicieusement dorée et elle craquait sous ma dent et se collait à mon palais avant de fondre délicatement et de disparaître au fond de mon gosier. Je partis ensuite et je me promenai le long d'une galerie marchande. Je découvris beaucoup d'objets et de magasins que je n'avais jamais pris le temps de voir. Mes jambes traînaient et avaient pourtant plus de vigueur que jamais. J'achetai quelques cadeaux pour ma femme et les enfants, puis, je retournai tranquillement chez moi. J'entendis au loin une mélodie enchanteresse et m'arrêtai pour l'écouter, encore une chose que je n'aurais jamais faite avant. Je retournai ensuite chez moi. Je trouvai ma femme devant la télévision. Je lui fis fermer les yeux et je lui passai un joli collier autour du cou. Elle se mit à rire comme une enfant et m'embrassa. Je sentis ses mains glisser sous ma chemise et les miennes caresser ses cheveux. Je cessai de l'embrasser un moment, comme étourdi, et comme j'allai recommencer, je dus me lever et m'appuyer contre le mur. J'avais des trous, ma vision se brouillait peu à peu et par intermittence je voyais ma femme, je lui tendis la main et elle prit sans que je la sentis. Ma femme disparut totalement et à la place, le plafond blanc s'imposa à ma vue. Je vis avec surprise des médecins qui s'affairaient autour de moi. Je compris tout en un instant. Cette journée que je venais de vivre était bien un rêve ! Et maintenant, je mourrais dans le rythme effréné des médecins, dans le rythme auquel j'avais été habitué ! Quelle douleur ! N'avoir pas pris le temps de vivre et de voir les choses vraiment importantes de la vie, et mourir déjà ! Non ! Une phrase me revint en mémoire : la vie est une souffrance, la mort est une délivrance. Je compris enfin tout le sens de cette citation avant de me retrouver dans le noir complet, enfin en paix.